La Captive

Captive

Si je n’étais captive,
J’aimerais ce pays,
Et cette mer plaintive,
Et ces champs de maïs,
Et ces astres sans nombre,
Si le long du mur sombre
N’étincelait dans l’ombre
Le sabre des spahis.Je ne suis point tartare
Pour qu’un eunuque noir
M’accorde ma guitare,
Me tienne mon miroir.
Bien loin de ces Sodomes,
Au pays dont nous sommes,
Avec les jeunes hommes
On peut parler le soir.

Pourtant j’aime une rive
Où jamais des hivers
Le souffle froid n’arrive
Par les vitraux ouverts.
L’été, la pluie est chaude,
L’insecte vert qui rôde
Luit, vivante émeraude,
Sous les brins d’herbe verts.

Smyrne est une princesse
Avec son beau chapel ;
L’heureux printemps sans cesse
Répond à son appel,
Et, comme un riant groupe
De fleurs dans une coupe,
Dans ses mers se découpe
Plus d’un frais archipel.

J’aime ces tours vermeilles,
Ces drapeaux triomphants,
Ces maisons d’or, pareilles
A des jouets d’enfants ;
J’aime, pour mes pensées
Plus mollement bercées,
Ces tentes balancées
Au dos des éléphants.

Dans ce palais de fées,
Mon cœur, plein de concerts,
Croit, aux voix étouffées
Qui viennent des déserts,
Entendre les génies
Mêler les harmonies
Des chansons infinies
Qu’ils chantent dans les airs.

J’aime de ces contrées
Les doux parfums brûlants,
Sur les vitres dorées
Les feuillages tremblants,
L’eau que la source épanche
Sous le palmier qui penche,
Et la cigogne blanche
Sur les minarets blancs.

J’aime en un lit de mousses
Dire un air espagnol,
Quand mes compagnes douces,
Du pied rasant le sol,
Légion vagabonde
Où le sourire abonde,
Font tournoyer leur ronde
Sous un rond parasol.

Mais surtout, quand la brise
Me touche en voltigeant,
La nuit, j’aime être assise,
L’œil sur la mer profonde,
Tandis que, pâle et blonde,
La lune ouvre dans l’onde
Son éventail d’argent.

Victor Hugo « Les Orientales »

Odalisque orientale

odalisque

Sous le portique ancien d’un grand temple oriental
Repose l’or du temps et son précieux visage
Entre les pampres roux d’une vigne sauvage,
Dont les mèches de feu exhalent le santal.

Le sable des allées et son miroir fatal
Dévorent les années et leurs milliers d’images
D’une faim attisée par les baisers volages
Des alizés grisés au souffle du cristal.

Le damas bleu du ciel, brodé de rêveries,
Couvre les marbres bruts d’une guimpe de soie
Dont le soleil brûlant habille l’infini.

Car les dieux sont partis habiter d’autres îles,
Abandonnant ce lieu qu’un grand prêtre autrefois
Leur avait consacré comme terre d’asile.

Francis Etienne Sicard, Odalisque, 1995

Le dormeur du Val

Le dormeur du val

Le dormeur du Val
Le dormeur du Val
C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud
nudité blanche

Celui qui saura

nudité blanche

 

Juste un  parfum léger dans l’air lourd des villes

Juste une rose printanière à la fin de l’hiver

Juste un nuage blanc dans un ciel désespérément bleu

Juste une petite brise légère un jour de canicule

Juste une main frôlée dans une rue déserte

Juste un regard croisé dans une salle bondée

Juste un mot égaré sur un page vide

Juste une tache de couleur sur un film noir et blanc

Juste un froissement de vêtement une nuit glaciale

Juste un sourire donné un jour de pluie

Juste un rayon de soleil un matin gris